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  • : Le blog de Frédérique Ramos, poète.
  • : Ce blog a pour objet de partager mon univers artistique: Poésie, Musique, Arts...
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  • Frédérique STERNBERG-RAMOS
  • J'écris de la poésie depuis que j'ai quinze ans: c'est une passion! J'aime chanter (choeurs et chant lyrique au Conservatoire). Je prends aussi plaisir à dessiner et peindre, à lire, à écouter de la musique.
J'aime beaucoup les animaux et tous ces magnifiques paysages que nous offre la nature partout dans le monde...
  • J'écris de la poésie depuis que j'ai quinze ans: c'est une passion! J'aime chanter (choeurs et chant lyrique au Conservatoire). Je prends aussi plaisir à dessiner et peindre, à lire, à écouter de la musique. J'aime beaucoup les animaux et tous ces magnifiques paysages que nous offre la nature partout dans le monde...

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 18:26

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                                        LE PIANO EN BOIS DE ROSE

 

 

                                    1.    TRISTESSE ET ABANDON

     Il était une fois un beau piano à queue très très grand qui ornait le coin d’un immense salon. En fait, un piano à queue ressemble un peu à une palette de peinture géante qui serait montée sur quatre pieds. Hélas, il était abandonné, tout comme le manoir et son parc. Les gens qui habitaient là étaient morts.

Les héritiers, Monsieur et Madame Primevère, vivaient à l’étranger. C’était un couple bien gentil, âgé maintenant. Ils ne s’étaient occupés de rien, pensant que, peut-être, un jour, ils auraient envie de venir dans ce beau castel et qu’il serait alors temps de le remettre en état.

           Bien-sûr, les années avaient passé et ils n’avaient rien fait. Finalement, ils s’étaient décidés à le mettre en vente. Par malchance, l’agence immobilière venait de traverser une passe difficile et elle avait changé de propriétaire. Tout avait encore été retardé !

            Le parc ressemblait maintenant à une forêt vierge. Les haies avaient atteint une hauteur incroyable, les mauvaises herbes recouvraient la terrasse, l’eau ne coulait plus dans les vasques des fontaines. Tout ce désordre inspirait la tristesse.

            A l’intérieur du vieux manoir, c’était pire ! Les pièces sombres sentaient le renfermé. La poussière s’était accumulée et le silence pesait lourdement.

             Et lui, le pauvre piano à queue, s’ennuyait énormément :

«  Dire qu’autrefois de charmantes fillettes ont joué sur moi leurs premiers morceaux… Ah ! Je me souviens comme elles appuyaient avec application sur mes touches d’un blanc parfait… Elles aimaient Mozart et Schumann et j’adorais les écouter. Oh ! La joyeuse Marche Turque qui faisait rebondir mes marteaux comme des claquettes ! Et la jolie Sonate au Clair de Lune qui m’a fait pleurer d’émotion ! Hélas, je suis seul maintenant… je vais finir par mourir d’ennui. »

Ainsi se lamentait le pauvre instrument…

 

 

                                           2. PREMIERE VISITE

 

      Mais voici qu’un beau jour, un bruit inhabituel retentit. On aurait dit celui d’une clef dans une serrure. Aussitôt, le piano dressa l’oreille :

«  Qu’est-ce que cela ? J’entends des voix ? Hourrah ! On vient enfin me délivrer ! Voyons, je distingue une voix masculine, assez grave, plutôt aimable et… ? Quelle horreur ! On dirait une petite trompette nasillarde ou une poule qui caquette dans un poulailler ! »

- Eh bien ! Allons donc découvrir l’intérieur de cette ruine ! claironna la trompette. Franchement, Monsieur Chopaintryx, vous ne nous aviez pas dit que cette demeure était aussi abandonnée. L’extérieur me déplaît FONCIEREMENT. Je trouve ce jardin FONCIEREMENT désordre, il n’y a que de l’herbe et de l’herbe et encore de l’herbe !

- Voyons, ma chérie, n’exagère pas, l’interrompit une troisième voix qui ressemblait à une contrebasse fatiguée. Cette demeure n’a pas été entretenue depuis de longues années. L’agence nous avait prévenus. On pourra tout remettre en état. Attendons la suite de la visite…

          Enfin, la clef tourna d’un petit clic satisfait dans la serrure enfin vaincue. Les trois personnes entrèrent. Le piano les entendait beaucoup mieux et il n’avait plus besoin de soulever légèrement le couvercle de son clavier pour bien comprendre les paroles. Il se remit aux aguets…

- Vous avez raison, Monsieur, reprit la voix au beau timbre grave, sûrement celle de l’employé de l’agence, tout pourra être réparé et remis en état. Venez, je vais vous montrer le rez-de-chaussée et les deux étages.Vous verrez, ce sont de belles pièces. Evidemment, c’est obscur et poussiéreux. Mais permettez-moi d’ouvrir quelques persiennes dans le salon. Vous allez découvrir une superbe cheminée mais surtout un piano à queue absolument magnifique, en bois de rose, un objet rare étant donné sa taille exceptionnelle. Il est très ancien, on ne connaît pas sa date exacte de fabrication, sans doute le début du 19ème siècle. Il était si grand que personne n’en a voulu. Il est vendu avec le manoir.

«  Comment ? s’exclama intérieurement le piano, je suis vendu, sacrifié avec cette demeure et je risque d’appartenir à cette femme désagréable ! »

Il savait bien qu’une telle chose risquait d’arriver, mais il avait rêvé de retrouver une gentille famille qui aimerait la musique et le respecterait. Il souhaitait plus que tout faire découvrir la musique à de jeunes enfants éblouis. Son passé glorieux était bien loin, un grand pianiste et compositeur de l’époque romantique l’avait fait fabriquer sur mesure par les plus grands artisans d’une facture réputée. Quelle tristesse d’en être arrivé là ! Il se concentra à nouveau sur la conversation.

- Voyez cette agréable clarté qui baigne maintenant la salle, s’exclamait le vendeur, enthousiaste, admirez cette merveille : plus de trois mètres, en beau bois de rose sculpté… Attendez, je passe un petit coup de chiffon…

Le brave homme sortit rapidement de sa mallette un chiffon doux qu’il passa avec délicatesse sur les parois de l’instrument.

- Un piano ! Quelle horreur, s’écria la voix de trompette en sifflant. J’ai FONCIEREMENT horreur de ça. Je n’aime pas entendre des gamins tripoter le clavier en faisant des fausses notes. Et puis, regardez, c’est un monstre, il prend toute la place. Franchement, chéri, si on achète, j’exige qu’on s’en débarrasse. Au feu !

Ca fera du bon bois pour chauffer.

Tous les regards se portèrent vers la cheminée qui semblait soudain prête à engloutir des stères de bois de rose…

«  Non et non ! hurla silencieusement le piano, pas cela ! Mes belles cordes, mon beau clavier ! Je ne veux pas brûler ! »

Son couvercle claqua légèrement sous l’effet de l’émotion, ce qui fit tourner la tête aux trois visiteurs.

- C’est quoi, çà ? cria la femme énervée.

- Je ne sais pas, répartit l’époux, un courant d’air, sans doute.

- Ah ! Tu vois, cette vieille baraque est un nid à courants d’air. Cela suffit. Sortons.

Je suis FONCIEREMENT mal dans cet endroit.

-Mais, chérie, nous pourrions…

Elle avait déjà tourné les talons et emprunté le corridor menant à la sortie.

Le vendeur de l’agence et le mari se regardèrent sans rien dire, résignés, et la suivirent.

Les derniers mots de cette chipie furent un baume pour le piano qui commençait à reprendre espoir :

- Je ne VEUX pas de ce taudis vieillot. Monsieur, je ne vous félicite pas pour la qualité de vos produits.

Et sur cette dernière flèche empoisonnée, elle entraîna l’époux infortuné qui, visiblement n’avait pas droit à la parole. La porte claqua sèchement.

 

           

                             3.  LA DECOUVERTE DE MONSIEUR CHOPAINTRYX.

 

           Monsieur Chopaintryx n’avait même pas répliqué  car il savait qu’il aurait été inutile de parlementer avec une personne aussi peu aimable. Tant pis pour elle et pour ce pauvre mari qui subissait ses humeurs. Il commença donc à refermer calmement les volets de l’immense salle à manger. Soudain, il s’interrompit, la tentation était trop forte…

Il s’approcha doucement du piano. Celui-ci, encore sous le choc, avait la sensation      de trembler de tout son corps et il n’était guère rassuré.

- Dis-moi, mon gaillard, lui dit Monsieur Chopaintryx, il me semble que tu m’as fait de drôles de claquements de couvercle. Tu ne t’amuserais pas à décourager mes clients, dis-moi ? Hébergerais-tu quelque malicieux petit fantôme ? En tout cas, tu as bien raison de te défendre, ce couple ne te méritait pas. Tu es superbe ! et si … si j’osais …. J’essaierais bien…

«  Osez, osez, gentil vendeur, pensa très fort le beau piano à queue, je serais très heureux que vous m’essayiez ! »

 

        Monsieur Chopaintryx aimait énormément la musique classique et dès qu’il avait découvert l’instrument précieux, il avait été fasciné par sa beauté et très désireux de connaître la qualité de sa sonorité.

Il souleva timidement le couvercle du clavier. Il le dépoussiéra à l’aide d’un autre chiffon propre, il en gardait toujours quelques uns dans ses poches.. Il vit les touches,  toutes lisses et  intactes, jolies comme de petits bijoux d’ivoire et d’ébène.

- Elles sont parfaites tes touches ! Les dièses et les bémols sont impeccables.

En ce qui concerne  tes cordes et tes feutres, j’imagine qu’ils doivent être bien usés. Rassure-toi, je ne vais pas t’ennuyer en ouvrant ta caisse de résonance, je vais juste jouer quelques notes, pour voir…

Il tenta un arpège. « Oh ! » fit-il. Puis il plaqua quelques accords et ensuite défila une série de gammes.

- La sonorité est superbe ! s’exclama-t-il à voix haute, ébahi. Tu as un son à faire pâlir de jalousie les plus beaux instruments de concert. Et le plus fantastique , c’est la justesse ! Alors que tu n’as pas été accordé depuis des lustres. Ce n’est pas croyable !

       Tout rouge d’émotion intérieure, le piano prolongea les sons avec sa pédale et mit tout son cœur à faire vibrer les dernières arabesques. Quel bonheur pour lui d’avoir trouvé un ami, quelqu’un qui l’apprécie enfin. Il se sentit envahi d’une joie énorme.

Une sonnerie de téléphone rompit le charme. On appelait Monsieur Chopaintryx sur son portable pour qu’il revînt sur-le-champ à l’agence. Il s’offrit néanmoins le plaisir de jouer un mélodieux nocturne de Chopin, puis, avec délicatesse, il referma le couvercle du piano en bois de rose. Il acheva de fermer les dernières persiennes, ferma la porte à clef et sortit du manoir avec un petit soupir de regret.

  Le piano soupira, lui aussi. Deux de ses petits marteaux entonnèrent un fa si bémol aigus plaintifs, si nostalgiques qu’ils firent se retourner Monsieur Chopaintryx dans l’allée. Il tourna la tête, haussa légèrement les épaules  et grommela :

-Tu rêves, mon pauvre vieux ! tu dois être surmené ! »

Pendant ce temps, le bel instrument tout heureux et soulagé s’endormait dans la pénombre de la grande salle.

 

 

                                          4.  DEUXIEME VISITE

 

Toutefois, les tourments du bel instrument étaient loin d’être terminés.

Trois jours plus tard, avait lieu une nouvelle visite, une abomination !

Les premières voix qu’il perçut au niveau de la terrasse ressemblaient à deux clarinettes jacassantes, un peu comme des oies cacardant, et elles étaient accompagnées par deux espèces de violons mal accordés qui avaient toujours l’air de rouspéter. C’était un jeune couple aux tenues excentriques, escorté par deux petits monstres d’enfants aux mines mauvaises.

A peine entrés dans le grand salon, les affreux garnements se plantèrent, en se tordant de rire, devant le noble instrument.

- Hé ! Frérot !vise le machin ! articula Jean-Louis-Philippe en s’étouffant à moitié. Regarde-moi ce gros fossile de l’ère glaciaire !

- Tu parles ! rétorqua Alexandre-Sébastien, ça n’a jamais entendu du moderne ! ça devrait croupir dans un musée !

- T’as vu le morceau ! Hé ! vieux troglodyte à cordes des cavernes, pas question que les parents te trouvent « génial ». Pas question qu’ils nous obligent à jouer pour en mettre plein la vue à leurs chers amis. Et, nous, on veut un synthé ou deux, et des basses, un disc-jockey et tutti quanti…

-On va le faire dégager presto illico, tu verras. Je commence à avoir quelques idées futées… Tu seras d’accord ?

- Ok. Ca marche. Attendons juste que le type de l’agence sorte de cette pièce, répondit Jean-Louis-Philippe à voix basse, sur un ton machiavélique.

          Monsieur Chopaintryx avait tout de suite identifié la catégorie « petits démons » à laquelle appartenaient ces moussaillons mal élevés.

« Mon dieu, se disait-il, il va falloir supporter cela ! » et il était inquiet pour le piano car il voyait ces petits voyous qui tournaient autour de lui en méditant un mauvais coup. Aussi les surveillait-il du coin de l’œil . Il dut conduire Monsieur et Madame Folallure, les parents, dans les cuisines, puis il fallut leur montrer les étages.

Il dut se résigner à perdre de vue les garnements.

Au fur et à mesure qu’ils découvraient les pièces du premier, Monsieur se répandait en réflexions déplaisantes :

- Vous voyez, Marie-Sophie, ce n’est pas vraiment ce que nous cherchons. Ce castel n’a pas de classe !

- Je le trouve assez chouette, moi, répartit sa femme. Mais si j’analyse de façon intrinsèque, je dirai qu’il n’est pas assez « in » pour nos amis. Il n’est pas vraiment branché, esthétiquement parlant. Qu’en pensez-vous ?

- Exact, ma chère ! Nulle trace ici de l’esthétisme que nous affectionnons. Rien qui interpelle notre moi profond…

- Bon, alors, on redescend ?

-Attendez, une petite minute encore, tenta Monsieur Chopaintryx. Vous n’avez pas vu la chambre blanche, elle a été refaite dans un esprit plus… enfin, qui correspondra davantage à « l’esthétisme de votre moi profond ». Cela pourrait vous donner une idée pour effectuer des travaux et…

-Ok ! Cher ami. Nous ne voulons pas vous faire injure. Allons-y pour un dernier coup d’œil, répondit Monsieur.

Au moment où le vendeur allait tourner la poignée de cette fameuse dernière chambre, un bruit affreux retentit : c’étaient quatre accords de piano vraiment horribles aussitôt suivis de deux hurlements de douleur.

           Tous se mirent à courir jusqu’à l’escalier qu’ils descendirent quatre à quatre.

Ils se précipitèrent dans la grande salle.

            Les gamins se tenaient les doigts en criant.

-C’est ta faute ! rugissait Jean-Louis-Philippe.

- J’ai rien fait ! C’est toi qui essayais de démonter les pédales ! couina Alexandre-Sébastien.

- Quoi ! Tu veux rire ! J’allais m’y mettre sérieusement, quand tu as soulevé le couvercle, et tu voulais brûler le porte-partitions avec ton briquet et t’as si bien réussi ton coup que le couvercle nous est retombé sur les doigts.

- Je te signale que t’étais d’accord pour voir si ça brûlait et je n’ai pas touché ce sacré couvercle. J’étais en train de chercher mon briquet qui venait de me glisser des doigs et…

- Tu parles, il s’est soulevé tout seul, bien-sûr ! Il est retombé par hasard ! Et…

             Le garçon s’arrêta brusquement . Ils étaient tellement en colère qu’ils n’avaient même pas vu leurs parents et le vendeur arriver.

Furieux, le père les attrapa par les manches et les tira énergiquement :

-Hors d’ici, petits voyous, vous nous faites honte. C’est toujours pareil, pas moyen de vous sortir, vous êtes de vulgaires petits crétins ! Franchement, Marie-Sophie, vous les avez bien mal éduqués.

- Mais enfin, s’écria la mère indignée, ce sont aussi vos gosses. Et en plus, ils se sont blessés, vous vous en moquez !

- Pas de quoi en faire un drame. Vous les pommaderez à la maison. Monsieur Chopaintryx, dit-il en s’adressant au vendeur. Je suis totalement désolé.

Vous deux, filez à la voiture, et attendez-nous. On règlera ça très bientôt !

Les deux garnements filèrent doux. Monsieur Chopaintryx respira mieux. Quant à Madame Folallure, l’air coupable, elle examinait la pointe de ses chaussures.

-  Il faut tout de suite regarder s’il y a des dégâts, reprit son époux, si le piano a subi des détériorations, il va de soi que nous vous paierons les réparations.

 

Monsieur Chopaintryx et lui examinèrent de près les pédales et le porte-partition. Ouf ! Ils étaient arrivés à temps.

- Bien, je suis rassuré, s’exclama Monsieur Folallure. Il n’y a pas de dommages.

Nous allons partir car ce castel est trop vieux jeu pour nos amis, voyez-vous, nous fréquentons des people très branchés, enfin, vous comprenez ?

- Je vois très bien et je comprends. Au revoir, messieurs-dames, je vous raccompagne.

- Pas la peine, cher ami, nous connaissons le chemin !

 « Bon débarras ! », songea le vendeur excédé en les voyant franchir le portail.

 

Cette fois encore, le piano était sauvé. Il avait eu terriblement peur quand les garçons avaient voulu le torturer. Si jamais Alexandre-Sébastien avait réussi à enflammer son porte-partitions, il pouvait prendre feu et se consumer en un temps record. C’est pourquoi il était bouleversé et savait qu’il ne lui serait pas facile de se remettre de ses émotions.

Il éprouva du soulagement et un fort sentiment de reconnaissance lorsque Monsieur Chopaintryx passa un petit coup de chiffon amical sur son beau bois de rose avant de s’en aller lui aussi.

 

                                 

                                                  5.  UN TERRIBLE CHOC

 

     Le piano, qui vivait dès lors dans un état d’angoisse permanente, réfléchissait :

« Peut-être le vendeur va-t-il se lasser de ne pas trouver des acquéreurs? Peut-être que tout restera comme maintenant. J’aimerais encore mieux mourir abandonné, fier et digne, que de subir les affreux traitements de méchants enfants.

Quand je pense que ce sadique de Jean-Louis-Philippe avait imaginé d’ouvrir mon ventre pour démolir un par un les marteaux de ma table d’harmonie et que ce monstre d’Alexandre-Sébastien voulait jouer avec mes cordes comme avec des élastiques ! Ah ! Je n’en peux plus ! Je sens que mon pauvre cœur vieillit. Une famille idéale, cela n’existe peut-être plus. »

          Les semaines passèrent. Il commençait à se sentir un peu rassuré. Et puis, il faut dire que Monsieur Chopaintryx  était revenu, en cachette, lui rendre visite en dehors de ses horaires de travail. Il maintenait les volets fermés et il avait apporté une lampe de piano qu’il laissait sur place. Il jouait avec délices de beaux morceaux des musiciens romantiques, ce qui  rappelait au noble instrument ses jours de gloire quand le manoir était rempli d’artistes aimant la musique et la poésie… Monsieur Chopaintryx adorait les œuvres du grand compositeur polonais  Chopin, peut-être parce que son nom ressemblait beaucoup au sien, mais surtout parce que les nocturnes, les ballades, les valses… étaient une merveille pour faire chanter un clavier…

          Un beau jour d’automne où le soleil brillait, une agitation insolite réveilla le parc et le manoir. Le piano sursauta, émergeant d’un rêve délicieux où il jouait, en soliste, un concerto pour orchestre devant un public enthousiaste, dans une grande salle de concert à l’acoustique parfaite.

           Dans le parc aussi on jouait un concerto, mais d’un style bien différent. C’était un vacarme de grues soulevant de lourdes pierres, arrachant d’énormes mottes de terre, déjà les fontaines avaient été broyées. On entendait un charivari de camions pénétrant dans le jardin, des voix se croisaient en fugues complexes, les unes interrogeaient, les autres commandaient… Tout cela sur un rythme d’allegro diabolique à vous donner le vertige.

                Tendant l’oreille, le piano comprit vite ce qui se produisait. Il saisit des paroles qui ne lui laissèrent, hélas, aucun doute. Un promoteur avait acheté le manoir, non pour l’habiter, mais pour le raser complètement avant de reconstruire du neuf. On allait tout casser et démolir, y compris les derniers meubles dont personne ne voulait à cause de leurs trop grandes dimensions.

               Le pauvre piano sentit un froid glacial l’envahir. C’était terminé. Il allait mourir. C’était bien triste et bien injuste. Il s’enfonça dans d’amères réflexions.

Lui qui avait lutté d’une manière surhumaine pour ne pas se désaccorder, pour ne pas laisser l’usure attaquer ses cordes et ses marteaux, il avait consacré toute son énergie à survivre pour finir ainsi !

« Soyez remercié, Monsieur Chopaintryx, vous, au moins, aurez pu profiter de mes derniers accords. J’espère que vous ne m’oublierez pas totalement… »

La douleur le submergea de nouveau, il savait qu’une mort abominable l’attendait.

« Oh ! J’ai très peur ! Les dents d’acier de la grue vont broyer mon délicat bois de rose et briser sans pitié ma table d’harmonie. Je ne pourrais plus jamais exercer mon art… »

Il pensa alors combien la Sonate Funèbre de Chopin exprimait avec justesse le profond chagrin qu’il éprouvait. Il songea une fois encore à son cher ami vendeur qui aurait su si bien jouer cette émouvante partition en guise d’adieu. Il se plongea dans une sorte de rêve éveillé. Il lui sembla que chacune des notes de la sonate de mort rythmait son pauvre cœur et, peu à peu, il perdit conscience du temps…

         Une demi-heure plus tard, un silence inattendu le fit émerger de cet état maladif.

« Que se passe-t-il encore ? s’interrogea-t-il. Je voudrais qu’on en finisse vite maintenant. »

 

 

                                     6.  UNE LETTRE INATTENDUE

 

    Soudain, le piano reconnut la chaude voix de baryton de son ami.

Monsieur Chopaintryx criait à tue-tête dans le jardin :

-Arrêtez ! Arrêtez tout immédiatement ! N’approchez plus du manoir ! Ne touchez pas au salon. Stop ! Je veux voir tout de suite le chef de chantier !

Celui-ci s’approcha rapidement, plutôt mécontent d’être ainsi dérangé :

- Monsieur Chopaintryx ! Mais que faites- vous là ? Il est neuf heures du matin, nous avons commencé comme prévu. C’est dangereux ici, vous n’avez même pas de casque, il faut vous éloigner rapidement. Tout était arrangé.

- Comment, reprit le vendeur, le directeur de l’agence ne vous a pas transmis mon message ? J’étais malade ces deux derniers jours et il m’avait promis de vous avertir pour que nous puissions nous organiser !

- Quel message ? Organiser ? Mais quoi donc ? Tout est organisé ici, je connais mon travail !

- Oui, je sais. Il ne s’agit pas du tout de cela. S’il vous plaît, Monsieur Gruvan, accordez-moi une minute, entrons dans le manoir et je vais tout vous expliquer.

Par chance, j’ai pensé à prendre la clef que je n’avais pas encore rapportée à l’agence.

- Bon, mais pas plus de cinq minutes, je ne peux pas me permettre de prendre du retard sur un chantier, vous comprenez. Bon, les gars, ajouta-t-il en direction de ses employés, vous arrêtez côté manoir. Ce ne sera pas long. Pause de quelques minutes.

           Le piano se rendit compte que le vacarme cessait, étonné, il se reprit à espérer un peu. Son ami était là. Mais que pourrait-il bien faire ?

Une fois dans le salon, le chef de chantier, accédant à la demande de Monsieur Chopaintryx, s’assit sur un vieux fauteuil recouvert de tissu. Il attendit quelques secondes que le vendeur eut terminé d’ouvrir trois volets.

- Monsieur Gruvan, lisez cette lettre, s’il vous plaît. Comme je vous l’ai dit, mon patron m’avait promis de vous prévenir mais il a visiblement oublié. Heureusement que ce matin, il y a une demi-heure, j’ai eu une sorte de pressen… enfin, laissons-cela, c’est sans importance.

            Il tendit la lettre accompagnée d’un document. Voici ce qui y était écrit en conclusion :

« ( …) Monsieur Chopaintryx, nous vous remercions donc pour tout. Votre lettre nous a émus. Ma femme et moi sommes trop âgés pour pouvoir remettre en état ce beau castel et il est vraiment très dommage que personne d’autre qu’un promoteur n’ait voulu l’acquérir. Etant donné tout ce que vous nous avez dit au sujet du grand piano à queue en bois de rose du salon, nous aurons grand plaisir à vous l’offrir. Ce sera l’une des conditions de la vente, rien ne devra être entrepris avant que vous n’ayez en votre possession cet instrument.

Voici, joints à cette missive, les papiers légaux, signés devant notaire, qui vous désignent comme son propriétaire.

                                       Très cordialement à vous.

                  Signé : les héritiers, Monsieur et Madame Primevère. »

 

- Bien, je comprends maintenant, conclut Monsieur Gruvan après avoir vérifié l’acte notarié. Bon sang ! votre patron aurait quand même pu faire la commission, c’était moins une !

Il se dirigea vers l’une des fenêtres qu’il ouvrit pour s’adresser à ses ouvriers :

-Hé ! les gars ! changement de programme, on embarque le piano hors de la maison ! Attention, Prenez du matériel solide, des courroies et tout et tout…

C’est un costaud, du vrai matériel de musée.

- Mais, s’inquiéta Monsieur Chopaintryx, vous savez que le transport d’un piano est quelque chose de très délicat et qui demande un savoir-faire de professio…

- Pas de panique ! l’interrompit Monsieur Gruvan. Je suis bien un « pro »,j’ai travaillé longtemps dans une entreprise spécialisée pour le transport des pianos de concert, alors, je m’y connais. Je vais bien surveiller et guider mes gars. Dites donc, quel bel objet ! Où voulez-vous le mettre ?

- On m’a dit que vous pourriez l’entreposer quelques jours dans le grand hangar que vous possédez, rue des Madriers, jusqu’à ce que j’aie pu retenir les déménageurs spécialisés qui le transporteront à la campagne.

           Le piano ne perdait pas un mot de cette conversation. Il n’arrivait toujours pas à croire qu’il était sauvé. C’était tout simplement trop magnifique pour être vrai.

Il se concentra de plus belle, entièrement confiant dans les bonnes intentions de son ami,  mais curieux de savoir où il allait l’emmener.

- Mon fils et ma belle-fille possèdent une grande ferme en Touraine, ils ont la chance d’avoir une salle à manger assez spacieuse pour qu’il puisse y être mis en valeur sans occuper tout l’espace. Vous savez, ils ont deux petites filles, mes petites chéries, qui adorent la musique et commencent à bien jouer du piano. Ah ! Bien-sûr, je vous paierai le temps de garde au hangar et les frais de transport. Vous savez, je suis vraiment ravi. Jamais je n’aurais pu leur offrir un tel cadeau. Moi-même, je suis un peu musicien et lorsque je leur rendrai visite, je pourrai jouer aussi sur ses touches d’une sonorité magnifique

- Magnifique ! Vous plaisantez, s’exclama Monsieur Gruvan. Je ne voudrais pas vous enlever des illusions mais je crains que vous n’héritiez d’une mauvaise affaire. Moi, je croyais que vous le vouliez comme meuble ! C’est vrai que c’est un petit chef-d’oeuvre d’ébénisterie, avec toutes ces sculptures en bois de rose. Mais , côté musique, ce vieux truc ne doit plus être capable de produire un son juste ! Il y a au moins quarante ans qu’il est enfermé ici, son bois a dû travailler avec le froid en hiver et la chaleur en été et il n’a pas été accordé depuis des lustres !

- Non, pas du tout, ce piano est une merveille, je l’ai essayé, pour ne rien vous cacher. Tenez, vous allez voir !

- Ah non ! s’indigna Monsieur Gruvan. J’ai autre chose à faire. Avec toute cette histoire de piano, mon chantier a déjà pris un sacré retard !

- S’il vous plaît ! Juste trois minutes, pas plus ! Vous n’êtes plus à cela près !

- Bon, d’accord. Je vois que vous y tenez à cet instrument, céda Monsieur Gruvan, un peu attendri par cette étonnante passion. On n’est plus à une minute près, pas vrai !4516251663_8479049437.jpg

 

                                 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

        

 

 

 

 

         

 

 

 

            

 

 

                                  

 

 

                                        SUITE          

 

                             7.   DES MINUTES D’ENCHANTEMENT

 

          Monsieur Chopaintryx se hâta d’aller s’asseoir sur le tabouret au velours un peu pâli. Le piano n’osait croire à son bonheur, son destin venait de basculer en un instant. C’était un vrai miracle.

Alors, il prépara mentalement ses touches, se concentra sur tous ses petits marteaux feutrés qu’il rendit tendres et moelleux comme un duvet d’ange. Et tandis que son ami et sauveur faisait entendre un émouvant nocturne de Chopin, il produisit des sonorités d’une extraordinaire beauté. C’était tellement beau que les ouvriers se rapprochèrent les uns après les autres des fenêtres. Puis, peu à peu, ils entrèrent timidement par la grande porte-fenêtre centrale qui était entrebâillée. Ils demeurèrent immobiles, sous le charme.

                      Ce fut un pur enchantement. Les trois minutes accordées par Monsieur Gruvan furent largement dépassées. Lorsque le pianiste eut fini de jouer, tous les auditeurs gardèrent le silence quelques instants.

C’était comme dans un conte de fées : le musicien et le piano flottaient dans un bonheur presqu’irréel. Le piano était heureux, il avait trouvé un ami qui était, de surcroît, un talentueux pianiste, et, bientôt il ferait la connaissance de sa nouvelle famille…

- Vous aviez raison, Monsieur Chopaintryx, cet instrument est exceptionnel. C’est un grand piano de concert et l’on dirait qu’il vient d’être accordé, et quant à son timbre, c’est un rêve ! Je n’en reviens pas ! Tenez, pour la peine, je vais vous proposer quelque chose : je vais vous l’entreposer gratis au dépôt jusqu’à ce qu’il parte pour la province.

- O merci beaucoup, c’est vraiment gentil à vous.

- C’est avec plaisir, moi aussi, j’aime bien la belle musique ! Allez, à bientôt, vous pouvez être tranquille. Nous, on s’y remet. Allez, les gars, fini le farniente ! Eh bien, quand vous allez raconter que vous étiez au concert sur le chantier, on aura du mal à vous croire, n’est-ce pas ?

                        Le piano, tout content, buvait chacune de ses paroles. Maintenant, il n’y avait plus qu’à patienter tranquillement. Sa vie allait enfin changer.

 

 

                                      8.   UNE BELLE NOUVELLE VIE

 

  Monsieur Chopaintryx ne raconta à personne pourquoi il s’était précipité, ce Vendredi matin-là, au manoir.

Il était en train de boire son café et s’apprêtait à beurrer ses tartines lorsqu’il lui avait semblé percevoir des accords de piano. Très vite, il avait reconnu la mélancolique Sonate Funèbre de Chopin et il s’était dit que la radio ne devrait pas passer une musique aussi triste à une heure aussi matinale. Il se sentait bizarre, pas bien du tout et cela, sans raison particulière.

« Franchement, ils veulent nous saboter le moral ! Ils pourraient nous passer des valses, je ne sais pas, moi ! Enfin, autre chose de plus gai ! »

Ne supportant plus cette musique, il s’était donc levé de table pour aller éteindre le poste qu’il pensait avoir laissé ouvert dans la chambre. Mais le poste était éteint.

Il était allé voir dans le salon mais la chaîne ne marchait pas non plus.

C’est alors que, sans trop savoir ce qu’il lui prenait, sans vraiment réfléchir, il avait attrapé la lettre des héritiers Primevère, ses clefs de voiture, il s’était habillé en moins de deux minutes et il avait roulé le plus vite possible jusqu’au manoir. Durant tout le trajet, il n’avait pu chasser de sa pensée l’image du beau piano en bois de rose…

                   L’automne et l’hiver ont passé.

Le beau piano à queue sourit désormais d’un air heureux dans le spacieux salon de la « Ferme bleue ». Son bois de rose bien ciré brille de mille feux. Il regarde par la fenêtre les pommiers et les cerisiers en fleurs et attend, serein, l’heure où les fillettes vont venir jouer avec lui tandis que leur papa et leur maman les écouteront avec tendresse. Elles s’appellent Cerise et Capucine et elles sont adorables.

Souvent, le dimanche, son ami et sauveur vient passer la journée en famille et l’on parle musique dans la maison…

Enfin, la vie est redevenue belle et le piano respire avec bonheur l’air suave et parfumé du printemps naissant qui s’infiltre dans la pièce…     

 

                                                                F I N   

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